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Source : Quebec Radical
Quelle laïcité le Québec doit-il inventer pour le XXIe siècle? La laïcité est-elle un concept suffisamment pertinent pour affronter des défis comme le multiculturalisme, la menace intégriste et le besoin de se référer à des valeurs solides pour répondre aux multiples questions d’ordre éthique? En bref, est-elle le fruit dépassé d’archaïques querelles ou un idéal suffisamment mobilisateur pour répondre collectivement aux défis de l’avenir et inspirer pour de bon les rapports entre États et citoyens, dans toutes leurs diversités?
Au sujet du fait religieux, et avec la crainte grandissante du monde occidental à l’égard de l’islam, la presse internationale aura certainement retenu ces derniers jours le fait que le Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir en Turquie, a frôlé l’interdiction en raison du potentiel danger qu’il ferait peser sur la République laïque.
Le 30 juillet dernier, après de longues heures de délibérations, le président de la Cour constitutionnelle turque, M. Hasim Kilic, a annoncé que l’AKP ne tomberait pas sous le coup d’une interdiction. Lors d’un vote pour le moins serré (six voix se sont prononcées en faveur d’une interdiction), une seule voix de plus aurait permis de changer la donne. Autant dire que l’AKP a sauvé sa peau d’extrême justesse…
Parallèlement, à 7 600 km de là , choqué qu’une prière ait pu être prononcée à plusieurs reprises en Conseil municipal, un citoyen de Saguenay, appuyé par le Mouvement Laïque Québécois (MLQ), lance une poursuite de 100 000 $ en dommages et intérêts contre la Ville et son maire, Jean Tremblay. Déjà , le 22 septembre 2006, la tribunal des droits de la personne s’était rendu aux arguments invoqués par le Mouvement Laïque du Québec (MLQ), en statuant sur le fait que de telles prières devaient cesser, car portant atteinte « de façon discriminatoire au droit à la reconnaissance et à l’exercice de la liberté de religion et de conscience » des citoyens. Enfin, en mai dernier, la Commission des droits de la personne avait déjà estimé que la prière avant les séances du conseil municipal de Saguenay contrevenait à l’obligation de neutralité des pouvoirs publics.
Bien sûr d’aucuns diront qu’il ne peut s’agir ici du même différend, qu’on ne peut mettre sur le même plan des inquiétudes à l’égard de politiques fondées sur une doctrine religieuse dans un pays de 70 millions d’habitants et un rituel aussi coutumier que folklorique dans le Conseil municipal d’une ville de 145 000 personnes.
Et puis, en France, le Président Sarkozy s’est évertué, tout au long de l’année à défendre le principe d’une laïcité dite « ouverte » aux contours aussi flous que menaçants à l’égard d’une tradition qui est devenue séculaire.
De l’intérêt de la constitutionnalisation de la laïcité
Quoiqu’il en soit, le concept de laïcité à la française, souvent considéré comme le plus radical, est de toute évidence fort différent de celui adopté par le Canada, le Royaume-Uni et les États-Unis. Le modèle républicain français est fondé sur le résultat d’une soustraction des prosélytismes religieux dans la sphère publique, c’est à dire la suspension de la foi comme base de l’association politique. Celle-ci se fonde sur le pouvoir critique et rationnel d’individus singuliers et libres et qui n’a aucune dette, du coup, à l’égard d’une quelconque appartenance religieuse, culturelle ou autre. Cette conception, fruit des Lumières, doit beaucoup à Condorcet prônant la souveraineté individuelle. « L’individu n’a aucune raison de faire confiance, de croire sur parole: car seul le vrai a valeur d’autorité et hors de l’usage de la raison, il n’existe pas de critère absolu du vrai; dans ces conditions l’État devra faire le maximum pour armer les citoyens contre l’erreur. Tel est au fond la mission première de l’école publique. Tel est aussi le rôle de la loi qui est là pour protéger l’instruction, pour écarter les pouvoirs, toujours suspects, autrement dit pour garantir l’indépendance de chacun ». En conséquence, pour que l’État respecte toutes les croyances de manière égale, il ne devrait en reconnaître aucune. Ce principe a été énoncé essentiellement en deux temps , à commencer, bien sûr, par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 qui est reprise par le préambule de la Constitution de 1958, dont l’article premier énonce que « la France est une République laïque ». Pour résumer, la laïcité française doit s’appréhender comme étant une séparation formelle et réciproque entre les Églises et l’État. À l’inverse, la laïcité turque est unilatérale et est de nature à garantir l’ordre public.
Ne l’oublions pas, constitutionnellement, « l’État turc est [viscéralement] républicain, nationaliste, populiste, étatiste, laïque et réformateur » (« Türkiye Devleti, Cumhûriyetçi, Milliyetçi, Hâlkçı, Devletçi, Laik ve İnkılâpçı’dır »). Cet héritage que les turcs doivent à Mustapha Kemal est le principal produit d’une laïcisation qui avait été engagée plusieurs années auparavant et dont la principale conséquence sera certainement le droit de vote aux femmes dès 1934 (6 ans avant le Québec et 11 ans avant la France !). Ainsi, bien qu’à 99 % musulmane, la Turquie interdit le port du voile dans ses écoles et ses institutions publiques. D’ailleurs une tentative récente d’autoriser le voile dans les universités a été refoulée par la Cour constitutionnelle. Pourtant, la laïcité turque n’est pas une laïcité de stricte séparation: l’État garde un contrôle sur l’islam officiel et il a intégré l’essentiel du corpus de l’islam réformiste. Aussi, en Turquie, comme en France d’ailleurs, le fait laïc est produit d’une lutte sociétale, une rupture franche avec le passé, qui n’aura eu de cesse de combattre des décennies d’emprise du religieux sur la vie des citoyens.
L’autre système plus anglosaxon qui est fondé sur une conception éclatée de communautarismes juxtaposés, c’est à dire une communauté des communautés, telle que la définit Robert Stanfield et Jœ Clark, ex-Premiers ministres. L’État détermine alors ce qu’il est en mesure de tolérer dans le cadre de sa responsabilité de sûreté publique, de protection des biens et de paix civile, notamment en veillant à harmoniser les différentes composantes de la nation. Cela l’amène nécessairement à accommoder autant que faire se peut les différentes communautés culturelles et religieuses.
Pourquoi ces interprétations? Simplement en raison des Constitutions nationales. Si la France à exclu au moins théoriquement Dieu des débats politiques, il n’en va pas de même au Canada. Dieu est présent dans la Constitution canadienne qui, bien que jamais ratifiée par le Québec l’y assujettit. Il est présent aussi dans le préambule de la Charte des Droits et Libertés. Il y est écrit: « Attendu que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit…. ». En bref, le Québec ne saura sortir des vicissitudes des accommodements raisonnables sans constitutionnaliser la laïcité. N’oublions pas qu’il n’y a pas si longtemps encore, étudier se faisait sous les hospices de l’Église. La Révolution tranquille avait peut-être laïcisé les institutions, mais il a fallu attendre la fin des années 1990 pour que l’école publique devienne laïque.
La laïcité garante des convictions de chacun
On le voit, la laïcité n’est pas un bloc monolithique de granit, et s’il est une erreur du camp laïc, c’est de considérer que la laïcité est un principe, par essence intangible et universel. Cela rappellerait d’ailleurs le mot de Robespierre, si on se permet de le paraphraser très imparfaitement, « périssent le bien commun, plutôt qu’un principe ». La laïcité est plus qu’un principe, elle est un outil d’affirmation de l’homme, de sa prédominance sur la routine des préjugés; mais si la laïcité est certainement le plus formidable moyen pour l’homme de se désaliéner, elle reste constamment menacée, car elle repose sur la remise en cause constante du dogme. La laïcité est rationaliste dans le sens qui en est donné par Gaston Bachelard: il faut « remplacer le savoir fermé et statique par une connaissance ouverte et dynamique ». Or, pour tout individu, qu’y a-t-il de plus compliqué que le constante dé-construction de son opinion? Pourtant, c’est là la première mission de l’État, contribuer, par sa neutralité, à ce que l’individu puisse cheminer librement dans sa Raison: la laïcité protège la liberté de penser.
Cette neutralité des institutions prévaut aussi dans le respect de la diversité. La démocratique reconnaissance de la diversité d’opinion, de croyance, de conviction, etc. implique nécessairement le fait qu’aucune de ses identités intellectuelles ne soient privilégiées, au risque, à défaut, de mettre au ban de la société tout un pan de la diversité qui constitue autant de richesse. En refusant la primauté d’un groupe sur une autre, la laïcité protège la liberté de croire.
Au point de confluence de ces deux aspects, il y a la pratique individuelle de la laïcité qui permet la libre pratique du culte religieux, dans les limites et le respect des lois et règlements, au sens qu’implique l’article 3 de la Charte des droits et libertés de la personne qui érige la liberté de conscience, de religion, d’opinion, d’expression, la réunion pacifique et d’association en liberté fondamentale.
L’inévitable échec de la « laïcité ouverte »
En théorie, la laïcité « à la française » ne se décline point, elle s’applique. La fameuse loi de 1905 si souvent invoquée en France ne comporte pas une seul fois le mot laïcité. Ce n’est autre qu’une loi de régulation des rapports de l’État français avec les Églises. Elle introduit les principes de non-ingérence et de séparation avec les institutions religieuses. L’essentiel n’est donc pas dans le droit, mais dans l’esprit: c’est le vote de la loi qui a marqué la laïcisation de le France, pas sa publication. Pendant longtemps la France s’est contentée de cela et ce n’est qu’avec la judiciarisation progressive du débat que la laïcité a commencé à perdre du terrain. Du Conseil d’État aux récents discours de Nicolas Sarkozy sur la « laïcité positive » en passant par la loi de 2004, c’est en cherchant à y apporter des réponses modulées et autres atermoiements que l’on a finalement réussi à la vider de sa substance.
Si la laïcité doit être protéiforme car devant s’adapter au temps et à l’espace, elle doit néanmoins être homogène. Elle ne peut viser certaines communautés plutôt que d’autres. Elle doit, surtout, s’appliquer en priorité à l’État et à ses représentants élus. Ces derniers sont dépositaires d’un mandat donné par l’ensemble de la communauté des citoyens. Ils doivent s’efforcer de représenter y compris ceux qui n’ont pas voté pour eux. C’est en ce sens que les membres du Conseil municipal de Saguenay, tout comme ceux de l’Assemblée nationale du Québec ne peuvent et ne doivent cautionner la prééminence d’un culte sur l’autre que ce soit par une prière ou un crucifix.
Dans le quotidien Le Devoir des 27 et 28 octobre 2007, Gil Courtemanche, affirmait avec justesse que « les valeurs qui définissent le Québec d’aujourd’hui ne sont pas celles qui définissaient notre identité quand l’Église et Duplessis régnaient sur le Québec. [...] Le catholicisme ne fait pas partie de l’ADN identitaire québécois, il fait partie de son curriculum vitæ ».
Alors pourquoi devrait-on enlever son symbole religieux quand d’autres ont le droit d’arborer les leurs jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir? Catholiques, chrétiens, orthodoxes ne sont rien d’autres que des communautés culturelles au sein d’une société laïque, et la faute ne pèse nullement sur les autres communautés qui sont logiquement en droit d’avoir des demandes similaires.
Comment dépasser la persistance du combat anti-laïc?
Napoléon se serait demandé en 1801 « comment avoir de l’ordre dans un État sans religion? La société ne peut exister sans l’inégalité des fortunes et l’inégalité des fortunes ne peut subsister sans la religion ». Sans en partager l’aura, M. Nicolas Sarkozy en partage au moins le cynisme. Affirmer à Riyad que « Dieu est au cœur de chaque homme » est un desiderata philosophique inquiétant de la part du chef d’un État laïque. Lors de sa visite au Vatican, Nicolas Sarkozy avait évoqué « les racines chrétiennes de la France », mais il également appelé à les « valoriser » tout en précisant que la religion était « un atout ». Cela nous rappelle également certaines de ses initiatives communautaristes comme la mise en place du Conseil Consultatif du Culte Musulman. Cela n’est pas sans rappeler la Turquie dans le sens où il n’y a pas de séparation stricte entre la religion et l’État, mais plutôt une mise sous tutelle de la religion par l’État.
La laïcité n’est pas un acquis immuable mais un combat quotidien. La laïcité impose au Président de la République de se refuser à mettre sa pratique religieuse en avant. Elle garantit un vivre ensemble respectueux dans notre société où cohabitent cultes et cultures différents.
Au Québec, preuve que le rapport Bouchard-Taylor n’est pas prêt d’être adopté en l’état, les députés ont adopté à l’unanimité une motion qui consacre « [l'] attachement à notre patrimoine religieux et historique représenté par le crucifix de notre Salon bleu et nos armoiries ornant nos institutions ».
Alors, malgré les différences culturelles et historiques qui existent entre la France, la Turquie et le Québec, l’erreur de MM. Nicolas Sarkozy, Jean Tremblay et autres ardents défenseurs de laïcité positive est commune: elle confond la laïcité et l’inéluctable sécularisation des mœurs et des croyances. La Révolution tranquille a fait triompher une nouvelle société post-matérialiste et sécularisée au Québec, d’où l’effritement de valeurs fondées sur le catholicisme; mais, au nom d’une « laïcité positive », en fait néo-cléricale, est-ce aux représentants des citoyens de suppléer ce que le discours religieux a perdu en pertinence et en capacité à convaincre?
Comme la tutelle de l’Église a été vécue comme une étouffante chape de plomb, le modèle québécois s’identifie par sa sensibilité naturelle plutôt au modèle français qu’anglosaxon. Pourtant, de par sa généalogie, la pratique québécoise est au centre de tensions entre une charte canadienne des droits qui instaure une suprématie des droits individuels et les désirs de sa majorité francophone pour une citoyenneté collective qui résulte d’une quête identitaire commune.
C’est en notamment en raison de l’émergence des droits dans des nations émancipées de la tutelle religieuse qu’ont pu apparaître des États démocratiques, insoumis aux groupes confessionnels rivaux. La laïcité est devenue une sorte de bien commun qu’il faut, coût que coût, préserver. Alors si M. Tremblay pense qu’il« est poursuivi parce qu’on fait notre prière [et] parce qu’on aime le Bon Dieu », il se trompe. Il est simplement poursuivi, en tant que Maire et non en tant qu’individu, pour avoir privilégié une conscience plutôt qu’une autre.
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